Pour nous aider à reflechir sur la motivation scolaire des élèves chinois, Wei-Wei nous communique ce texte qu'elle a ecrit pour un colloque de l'UNESCO:
Wei Wei
Pondeuse de rêves
Mon nom ? Hou Xialian.
Mon âge ? Soixante-sept ans depuis les dernières fleurs des pêchers.
Mon village ? Weijiachun, dans la province du Liaoning, près de la Mongolie intérieure, au nord de la Chine.
Mes voisins m’appellent Hou Daxue, Hou l’universitaire, mais je ne suis jamais allée à l’université. Je n’ai jamais fait d’études, supérieures ou primaires. Mes
parents étaient trop pauvres pour m’envoyer à l’école. Pourquoi ce surnom, alors ? Eh bien, parce que…
Tout a commencé au printemps de 1957 lorsque je me suis mariée avec Zhenming. Non non, ce n’était pas un mariage arrangé, c’était moi qui ai choisi. De tous les garçons qui
étaient amoureux de moi, à l’époque, Zhenming n’était pas le plus beau ni le plus riche, mais il possédait quelque chose que je n’avais pas : il savait lire !
Mon rêve, je lui ai confié la nuit des noces, était d’envoyer tous nos enfants à l’école, de leur donner la chance de se construire un meilleur avenir…
Il a souri : Combien tu en veux ?
J’ai posé ma tête sur son épaule : Une bonne poignée.
Ils n’ont pas tardé à venir : Wenjie est né après le nouvel an de 1958 et Liyin, l’année suivante. Puis nous avons eu Wenshan, Lihua, Liyue et Lining. Au total deux
garçons et quatre filles.
Zhenming était instituteur. Il était logé à l’école où il enseignait et ne rentrait à la maison que pendant les vacances scolaires. Je devais donc tout faire toute
seule : les champs, la cuisine, le ménage… Notre maison étant exiguë, j’ai pensé la doter d’une salle d’études pour que les enfants puissent avoir un espace bien à eux.
Pas d’argent pour payer les matériaux et les travaux? Pendant l’hiver où il n’y avait pas de travail aux champs, j’allais dans la montagne et en rapportais sur mon dos
des pierres que j’avais arrachées, morceau par morceau. Puis, à l’aide d’un moule en bois emprunté à mon beau-frère, je faisais des briques en argile que je laissais sécher au soleil…
Les tables ? Rien de plus simple, mon mari les a bricolées avec des caisses en planches ramassées dans des boutiques. Une table par enfant, décorée d’un dessin que
j’avais découpé dans du papier rouge : chien, lapin, chat, oie, coq et cerf. Quand ils sont entrés pour la première fois dans la salle… Oh! quatre décennies plus tard, j’ai encore leurs cris
de joie dans les oreilles. Je vois encore leurs petits visages rayonnants.
Wenjie et Liyin, d’abord, Wenshan et Lihua, ensuite, Liyue et Lining, enfin, tous sont entrés à l’école. La scolarité, la fourniture et les livres, multipliés par six,
coûtaient les yeux de la tête. Nous n’avions que trente-cinq kilos de céréales par bouche par an, c’était à peine si nous pouvions manger deux fois entre le lever et le coucher du soleil. Comment
en sortir ?
Il y avait des bois de pins près du village et, plus loin, des steppes. Lorsque mes enfants étaient encore trop jeunes, j’y allais seule cueillir des champignons et couper
des herbes. Quand ils étaient plus grands, ils venaient avec moi. Les herbes, une fois séchées, se vendaient six yuans les cents kilos et les champignons secs, plus lucratifs, atteignaient deux
yuans le kilo.
Ils étaient formidables tous les six. Les grands s’occupaient des petits, les petits aidaient les grands. Ils portaient des vêtements rapiécés, marchaient nu-pieds,
mangeaient des galettes de maïs aux oignons, faisaient leurs devoirs dans les cahiers qu’ils fabriquaient eux-mêmes avec de vieux journaux recyclés, écrivaient avec
des bouts de crayons que les autres ne voulaient plus et qu’ils rallongeaient en y attachant une baguette, mais ils me ramenaient chaque année un bulletin excellent. J’étais tellement fière
d’eux.
Bien sûr, il y avait des moments très très difficiles, des jours de doute et d’épuisement physique complète… Mais aussitôt je me ressaisissais, m’accrochant de mes vingt
doigts à mon rêve : je ne peux pas laisser tomber mes enfants ; quoiqu’il arrive, il faut continuer. Mon rêve faisait rêver mes enfants, et leurs rêves alimentaient le mien.
L’été 1978, Wenjie s’est présenté au concours national d’entrée aux écoles supérieures. Une amie m’a prêté dix œufs et trois livres de farine de blé. Le premier jour du
concours, j’ai fait pour mon fils aîné un grand bol de nouilles.
Le soir, à son retour, il m’a chuchoté à l’oreille:
- Maman, je n’ai pas mangé tes nouilles pour rien.
Le lendemain matin, je lui ai fait des crêpes.
Il est rentré vers six heures de l’après-midi un sourire aux lèvres:
- Maman, je n’ai pas mangé tes crêpes pour rien, non plus.
Le troisième jour, je lui ai fait des raviolis.
Quand le soleil touche l’horizon, il a franchi le seuil en criant :
- Maman, je ne les ai pas mangés pour rien tes raviolis!
Mes yeux se sont remplis d’un coup de larmes. J’ai su qu’il avait réussi.
Deux mois plus tard, une lettre est arrivée : il a été pris par l’Université de Pékin.
Après le départ de Wenjie, la vie au village est devenue encore plus difficile. Nous avons tout vendu pour lui payer son voyage. Les frais des études des autres enfants s’élevaient maintenant à plus de
deux mille yuans par an. Une somme astronomique pour nous dont le revenu annuel ne dépassait pas trois cents yuans. Nous n’avons pas tardé d’être criblés de dettes. Les voisins s’enfuyaient à
toutes jambes dès qu’ils m’apercevaient de loin, comme si j’étais une lépreuse, tellement ils avaient peur que je leur demande encore de nous prêter de l’argent. Ils étaient très pauvres eux
aussi mais n’auraient pas eu le cœur de me le refuser.
Il faut trouver une autre solution, me répétais-je, désespérée, un moyen de gagner le plus de sous possible, le plus vite possible.
C’est alors que le gouvernement s’est résolu à dissoudre les communes populaires, et les terres ont été redistribuées aux paysans. Avant, les villageois
travaillaient collectivement et partageaient les récoltes. C'était l'époque de la grande marmite. Que vous travailliez bien, travailliez mal, travailliez plus, travailliez moins, ça ne faisait
pas de différence, vous aviez la même chose dans votre bol. Désormais, la marmite collective cassée, chacun dispose de son lopin, peut décider quoi cultiver, et vendre le surplus de sa production
sur le marché libre. Mieux encore, on est libre de faire ce qu’on veut. Les plus malins se sont lancés dans le commerce, l’artisanat, les transports de courte
distance ; d’autres sont partis en ville vendre leur bras sur des chantiers de construction. Moi j’ai monté un petit élevage en commençant avec quatre-vingt-quatre poussins...
Cinq ans plus tard, nous avons remboursé toutes nos dettes.
L’été 1990, ma fille cadette a décroché une place à la Faculté de médecine du Liaoning. Avant elle, Liyin était partie à l’Ecole des ingénieurs du Nord-Est, Wenshan à
l’Ecole des ingénieurs de Pékin, Lihua à l’Ecole normale de Fuxin et Liyue, à l’Ecole de banque du Liaoning.
La maison est soudain devenue si grande, si vide. Le silence de la solitude me coupait le souffle. C’était étrange. Mon calme habituel semblait m’avoir quittée. J’allais
d’une chambre à l’autre, un torchon à la main, mais tout était luisant d’une propreté impeccable. Je sortais mon panier à coudre mais une minute plus tard je me piquais le doigt et laissais
tomber l’aiguille. Impossible de me concentrer sur quoi que ce soit. Parfois je passais de longs moments assise sur le bord du lit à regarder mes mains tannées, ridées, recouvertes de durillons,
déformées par le rhumatisme. Parfois je sortais jusqu’à l’entrée du village, m’asseyais sur une pierre, et y restais jusqu’à la tombée de la nuit. Je me sentais inutile, usée jusqu’aux
os.
Un jour, le facteur m’a apporté une lettre de Wenjie. Il me l’a lue. Comme j’ai voulu qu’il me la lise une deuxième, une troisième fois ! Mais je n’osais lui demander.
Il devait porter le courrier à d’autres villageois.
Après avoir raccompagné le facteur à la porte, je suis rentrée dans la chambre, mes doigts crispés sur la lettre de mon fils. De longues minutes durant, je me regardais dans
le miroir : visage anguleux, regard tourmenté, cheveux poivre et sel. Tu as vieilli, soupirais-je. Tout à coup, une idée a traversé mon esprit tel un éclair : mais… mais pourquoi
n’apprends-tu pas à lire, toi?
Apprendre à lire ! A cinquante-deux ans ! Facile à dire, difficile à faire. Mais l’envie était trop forte. C’était comme un appel venu du tréfonds de moi-même,
impératif, irrésistible.
Je ressortais des cartons les vieux manuels de mes grands. Je copiais trait par trait les mots usuels sur de petits carrés de papier que je collais sur la table, le
tabouret, le lit, la houe, la fauchette, le chapeau de paille, le théier, le panier à coudre, le pot de sel, la bouteille de sauce de soja… Quand je rencontrais des mots nouveaux, je demandais
aux écoliers du village. Cinq caractères par jour, trois phrases par semaine, un texte par mois…
La veille du nouvel an de 1999, j’ai écrit six lettres, les premières de ma vie ! à mes six enfants. Je venais d’avoir soixante ans.
Que font-ils aujourd’hui ? Ingénieurs, professeurs, médecin… Oui, ils veulent que je vienne vivre avec eux, mais comment pourrais-je quitter mon village ? J’ai
passé ma vie ici. J’ai mes terres, ma maison, mon élevage, mes amies, mon mari (enfin !) qui, à la retraite, m’aide à soigner les poulets. Je suis abonnée au Quotidien du
Liaoning depuis plusieurs années déjà. C’est comme une nouvelle fenêtre ouverte dans ma vie : je n’ai pas besoin de parcourir le monde pour savoir ce
qui s’y passe!
Parfois des voisins viennent me voir avec une lettre qu’ils ont reçue de leurs enfants qui travaillent en ville. Je leur offre un thé, déplie la lettre que je lis à haute
voix, m’arrêtant de temps à autre pour leur expliquer un mot ou une phrase qui leur échappe… J’écris des réponses et des enveloppes pour eux, aussi.
Quoi ? Vous m’appelez plutôt Hou la pondeuse de rêves ? Hahaha… j’ai seulement cru au possible…